Sur les traces d’Auguste Verdier…

A l’occasion du Centenaire de la Première Guerre mondiale, Bernard Maury vous propose de partir sur les traces du sculpteur millavois Auguste Verdier pour redécouvrir les talents que l’artiste a mis au service du souvenir. En effet, les monuments aux morts qui portent sa signature sont des œuvres d’art qui commémorent la mémoire des victimes de la Première Guerre mondiale.

La visite de ces cénotaphes communaux va conduire successivement les lecteurs à Nant, Rivière-sur-Tarn, Aguessac, Roquefort-sur-Soulzon et Villefranche-de-Panat.

Nant

Depuis 1991, le monument aux morts de Nant se trouve dans l’allée Jeanne d’Arc. Réalisé en 1921, il est constitué par un obélisque qui comprend un fût quadrangulaire reposant sur un piédestal et surmonté d’une pyramide appelée pyramidion. L’obélisque est combiné à une statue en marbre de Carrare d’un « poilu » apposée sur le fût. Comme cela avait été souligné en décrivant le « bleuet » du cimetière de Millau, l’artiste montre une nouvelle fois son souci du détail.

Représenté de profil, le « poilu » est réaliste par la précision des différents éléments de sa tenue « bleu horizon » et de son équipement. Il est coiffé du casque modèle Adrian dit « la bourguignotte ». Sa capote est retroussée sur les côtés. Deux cartouchières sont accrochées à son ceinturon. A partir de ses brodequins cloutés, les bandes molletières montent en spirales régulières jusqu’aux genoux.

Le « poilu » qui paraît s’élancer à l’assaut est arrêté dans son élan par une balle reçue dans la poitrine. Sa main gauche qui devait tenir la grenade tombée à ses pieds cache la blessure en même temps que la croix de guerre. Il brandit son fusil vers le ciel qu’il regarde avec effroi.

A la base de la pyramide, le coq gaulois triomphant enserre dans ses griffes l’aigle impérial agonisant. Au-dessus se trouvent les armoiries de Nant avec ses trois batelets. Elles sont couronnées d’un rempart renforcé de trois tours. Au sommet la croix de guerre est arborée. Si elle rappelait la croix aux catholiques (puisque tout signe religieux était interdit sur un monument aux morts), elle était pour tous un honneur officiel rendu par la ville à ses enfants « morts pour la France ».

Sous les pieds du « poilu » figure sur le socle une palme, symbole de la Victoire, mais aussi du martyre.

Les plaques de marbre où sont inscrits les noms des combattants disparus se trouvent de part et d’autre du « poilu » sur les faces latérales du fût. Les noms des soldats tués sont classés par ordre chronologique de leur décès, mais jamais par ordre hiérarchique, ainsi, au milieu des noms de la colonne datée « 1914 » figure celui de l’un des trois fils, morts au champ d’honneur, du Général de Castelnau : le Lieutenant Gérard de Castelnau.

Rivière-sur-Tarn

Au cours de l’année 2000, à Rivière-sur-Tarn, le monument aux morts a été déplacé. Il occupe à présent un bel emplacement aménagé aux abords de l’église.

Sculptée en 1923, la statue du « poilu » repose sur un piédestal sur lequel est scellée une plaque où sont inscrits les noms des soldats tués. Le soldat est debout au repos. Il tient son fusil dans la main droite sans intention belliqueuse. Dans la main gauche, tenait-il la baïonnette qu’il a enlevée du canon ou la grenade qui se trouve à ses pieds ? Peut-être, car il semble dire à son camarade dont la tombe est symbolisée par une croix : « C’est fini, je n’en ai plus besoin ». En effet, aux pieds du « poilu » sont gravés dans la pierre les mots « Après la Victoire ». Comme à Nant, au-dessus du soldat se trouve la croix de guerre, pourtant Auguste Verdier est passé outre l’interdiction de tout signe religieux en plaçant dans un coin de la scène une croix de bois identique à celles des cimetières militaires créés à l’arrière du front. A son sommet, elle porte une cocarde tricolore.

La reproduction des vêtements et de l’équipement est toujours minutieuse, jusque dans le détail, puisque le « poilu » arbore la médaille de la croix de guerre avec une étoile qui correspond à une citation au feu, et dans le col de sa capote est inscrit le numéro du régiment : 142 comme à Nant ! Pourquoi Auguste Verdier évoque-t-il ainsi le célèbre 142e Régiment d’Infanterie qui s’est illustré pendant les guerres napoléoniennes et durant la Première Guerre mondiale, notamment au Fort de Vaux du 1er au 7 juin 1916 ?

Aguessac

A Aguessac, le monument aux morts se trouve sur le côté droit de la route Nationale 9 en venant de Millau (en face l’église). La statue du « poilu », datée de 1926, se dresse sur un piédestal dont on peut faire le tour pour remarquer l’équipement complet du fantassin : cartouchières, gourde et musette.

Le « poilu » semble monter à l’assaut, mais il est arrêté net dans son élan par une balle reçue en pleine tête. Il porte sa main gauche à son casque à l’endroit de sa blessure mortelle, en lançant vers le ciel un regard désespéré où se lit aussi l’étonnement.
A ses pieds, l’inscription résume froidement la scène : « Tué à l’attaque ». C’est une hypothèse. Mais peut-être que l’artiste a repris dans cette œuvre le geste du bras gauche du « bleuet » du cimetière de Millau qui maintient simplement son casque en arrière pour l’empêcher de tomber sur les yeux.

Par son attitude, le « poilu » ressemble à celui du monument aux morts de La Malène qui est également une œuvre exécutée en 1926 par Auguste Verdier.

Roquefort-sur-Soulzon

A Roquefort-sur-Soulzon, le monument aux morts réalisé en 1922, se trouve sur le côté droit de l’avenue François Galtier, en direction de Saint-Affrique.

Par son implantation dominante et par la scène avec quatre personnages, il apparaît beaucoup plus imposant que les monuments aux morts précédents.

A partir de l’avenue, un double escalier permet d’accéder au monument. Il est composé par une grande stèle qui supporte les statues de deux « poilus » et d’une « Marianne ».

Une jeune femme, sûrement une « cabanière », s’élance résolument à l’assaut de la stèle pour se rapprocher des héros. Elle veut leur rendre hommage en leur présentant la palme de la victoire et du martyre. En outre, sa position inférieure marque le respect qu’elle éprouve envers ceux qui l’ont mérité. Coiffée d’un chignon, elle est vêtue d’une modeste robe sans aucune fantaisie qui est peut-être le tablier que portaient dans les caves les « cabanières » à cette époque.

Sur la stèle se tiennent debout un « poilu » et une « Marianne » serrés l’un contre l’autre.
Le soldat, qui a les mêmes moustaches que celui de Nant, tient son fusil armé de la baïonnette à deux mains. Il porte l’uniforme et les mêmes équipements que les fantassins des monuments aux morts décrits ci-dessus.

Comme la « Marianne » représente la France, elle est plus grande que le « citoyen-soldat ». Vêtue pour partir à la guerre elle porte fièrement un casque. Elle est protégée par une cuirasse pectorale qui descend jusqu’au-dessous de la taille. Une simple jupe lui recouvre les jambes en laissant seulement apparaître les pieds, nus dans des sandales à sangles. Elle enserre dans ses mains protectrices le drapeau de la République française dont la lance et la cravate s’élèvent au-dessus des statues. Le « poilu » et la « Marianne » lèvent la tête comme s’ils cherchaient dans le ciel un signe d’espoir.

A leurs pieds, sur le côté droit de la stèle, sort de terre le buste d’un « poilu » qui lance un regard interrogateur vers la « Marianne ».

Villefranche-de-Panat

A Villefranche-de-Panat, le monument aux morts a été apposé, en 1930, sur la façade de la Mairie, autour de la porte d’entrée.

De part et d’autre de celle-ci, deux colonnes encadrent les plaques de marbre blanc où sont gravés les noms des tués. Les quatre colonnes supportent un fronton à deux pans obliques.

A l’intérieur, le tympan reçoit une Victoire ailée et casquée qui porte à la main droite une palme.

A Villefranche-de-Panat se termine le circuit des monuments aux morts réalisés par Auguste Verdier (1871-1948) dans le Sud-Aveyron. Mais, il ne faut pas oublier qu’il avait déjà sculpté en 1920 celui de Meyrueis. Sans atteindre les qualités artistiques des monuments aux morts d’Aristide Maillol, à Elne ou à Céret, ceux d’Auguste Verdier sont de véritables œuvres d’art. A ce titre, elles doivent être reconnues, entretenues et sauvegardées, afin de ne pas apparaître dans le paysage urbain comme une présence banale qui ne sert que pour les commémorations.

D’autres sculpteurs d’origine aveyronnaise ont laissé leurs signatures sur plusieurs monuments aux morts dans tout le département, notamment un autre millavois contemporain d’Auguste Verdier. Il s’agit de Joseph Malet (1873-1946), dont le nom est gravé sur neuf monuments aux morts.

Bernard Maury