Patrimoine millavois : L’éducation morale et le kiosque à musique

Maquette du monument d’Auguste Verdier.

Le monument baptisé « L’éducation morale » que tout bon Millavois connaît, se situe à l’entrée du jardin public André Malraux (ex square de la Gare) en bordure de l’avenue de la République. Il s’agit d’une œuvre créée par le sculpteur millavois Auguste Verdier (17 mars 1871 – 13 novembre 1948), élève de l’école des Beaux Arts de Toulouse puis du sculpteur Falguière. Ce buste lui vaudra une médaille au salon de 1903.

Ce beau groupe allégorique en marbre blanc de Carrare représente un vieillard à longue barbe, la main posée sur l’épaule d’un petit enfant, qui lui fait part de ses conseils et de son savoir. Dans les traits du vieillard, on reconnaît le Père Ousquet, marchand de journaux de l’époque.

Acquis par l’Etat et la Ville, il fut inauguré le 2 août 1903 sur la place de la Capelle (alors appelé Place de la Fraternité) où un square a été aménagé cette année-là. On lui associera un kiosque à musique.

Le monument fut déplacé en août 1909 au square André Malraux (ex-jardin de la gare), tandis que le kiosque qui lui tenait compagnie ne sera déplacé qu’en 1924 devant la gendarmerie (qui se situait place Bion-Marlavagne). Déjà en 1922, on parlait de le déplacer : « Les doléances de la presse ont été entendues. On est en train de procéder à la démolition du kiosque à musique, qui va être transféré sur le nouvel emplacement choisi par nos édiles. L’esplanade de la Fraternité sera donc définitivement libérée de cette encombrante et inesthétique verrue : les baraques et installations foraines pourront donc à la satisfaction de tous (public, commerçants du quartier et exploitants), se développer. Nous pensons que la démolition du kiosque sera un fait accompli à la fin du mois et que notre fête foire du 6 mai pourra ainsi reprendre possession de l’Esplanade foraine, qui lui avait été si longtemps et si malencontreusement enlevée » (Messager de Millau repris dans Journal de l’Aveyron, 30 avril 1922).

En 1924, Jules Artières et Camille Toulouse écrivaient : « Au milieu de la place de la gendarmerie (actuelle Place Bion Marlavagne) côté est se dresse le kiosque du peseur public et, du côté ouest, tout près du boulevard, le kiosque à musique, qui se trouvait autrefois place de la Fraternité, et dont la reconstruction n’est pas tout à fait terminée au moment où nous écrivons ces lignes ». (Millau, ses rues, ses places, ses monuments).

Le kiosque déplacé sur l’ancienne « Place de la gendarmerie » fera encore les beaux jours des mélomanes pendant trente ans.

Le dernier concert y fut donné le 14 juillet 1955 et la démolition se fit en octobre 1956. On évoqua lors de sa démolition « le problème du stationnement sur la place ». La société moderne, jugeant peu rentable, donc encombrant, un édifice qui ne servait qu’à l’art, l’a envoyé à la ferraille. Comme le rappelle Pierre Edmond Vivier : « On peut regretter, avec nombre d’amateurs de musique, qu’au lieu de le faire disparaître on n’ait pas songé à le déplacer une seconde fois, en l’installant par exemple au Parc de la Victoire » (Images Millavoises, Journal de Millau, n°494).

Place de la Gendarmerie, actuelle Place Bion Marlavagne.

Revenons à notre monument de marbre. Dans la nuit du samedi 2 au dimanche 3 septembre 1911 « L’éducation morale », fut maculée de goudron, par un ou plusieurs individus ; un acte de vandalisme qui fit grand bruit.

Qui aurait cru qu’il serait maculé de la sorte deux ans après son déplacement ? Des querelles politiques firent couler, après l’encre, une matière bien plus pénétrante sur le marbre blanc. Les journaux de l’époque nous rappellent cet évènement : « Dimanche matin, à la première heure, le bruit se répandait en ville qu’un acte de stupide vandalisme avait été commis, au Square, sur le groupe Education Morale de notre concitoyen le sculpteur Verdier. Et la nouvelle n’était malheureusement que trop vraie. Les têtes des deux personnages étaient barbouillées d’une épaisse couche de goudron, que le soleil faisait fondre et couler lamentablement ; la main du vieillard était cassée ; enfin le piédestal était recouvert des inscriptions injurieuses et tendancieuses que voici à titre de document : « A bas la République. A bas Balitrand, Montet, Loubat, etc. A bas les voleurs. Vive l’école crétine. Vive le Pape, Vive le Roi. » Une foule nombreuse défila toute la journée devant le Monument si odieusement « saboté » et il n’y avait qu’un cri d’indignation contre l’auteur de cet acte de vandalisme et d’odieuse stupidité. Les commentaires allaient évidemment leur train ; mais, de l’avis du plus grand nombre, il est évident que nous nous trouvons devant un acte de vengeance personnelle perpétré contre l’administration municipale ou les employés communaux ; les inscriptions « Vive le Pape, vive le Roi » ont été mises là à dessein pour détourner les soupçons ; enfin, l’inscription Vive l’école crétine décèle bien l’auteur de ce triste exploit : un crétin, doublé d’une canaille, qui tâche de faire retomber sur d’autres la responsabilité de ses méfaits.
Ainsi que le dit très bien l’Union Catholique, le barbouilleur qui a jeté sur le socle ce petit vomissement de ses laïques entrailles : Vive les écoles crétines ! a signé sans le vouloir, son œuvre. Il y a laissé sa griffe et son nom : CRETIN !!! » (Messager de Millau, 9 septembre 1911).

Pour illustrer cet acte de vandalisme, nous publions une carte postale reproduisant le monument qui fut retouchée à la main par J. Taurines, afin de rendre compte des dégradations et envoyée à Léon Veyrié, dans la capitale. (Doc. J.-L.Esperce, « Images Millavoises » Abbé Vivier ,J. de Millau). Au dos de cette carte, nous apprenons que ce n’est pas la main du vieillard qui a été sectionnée, mais « les doigts de la main droite qui ont été complètement coupés ».

Qui pouvait être à l’origine de cet acte de vandalisme ? Toutes sortes de rumeurs dès lors coururent, on accusait notamment « les Camelots du Roi de l’Alliance française », mais ils s’en défendaient par voie d’affiche, assurant que ce barbouillage était une provocation de leurs adversaires politiques.

« Les membres du Groupe d’Action française et des Camelots du Roi de Millau, ayant eu connaissance de l’imbécile et coupable déprédation commise au monument Education morale, et l’insidieuse inscription de « Vive le Roi » apposée sur son socle protestent énergiquement contre cet acte inqualifiable, qui n’est que l’œuvre d’adversaires intéressés de leur doctrine. Voient dans cet acte de la dernière heure, une odieuse manœuvre, tendant uniquement à porter atteinte à leur réunion annoncée pour le 7, et vouent leurs auteurs au mépris de tous les honnêtes gens. – Les membres du Groupe de l’Action Française, les Camelots du Roi. « Tout le monde sait assez d’ailleurs« , dit à ce sujet un de nos confrères, que les camelots du Roi sont capables de beaucoup d’ardeur, de beaucoup d’audace, et aussi de beaucoup… d’illusions… ; mais d’une stupidité… jamais ». (Messager de Millau, 9 septembre 1911).

Une enquête fut ouverte dès le 3 septembre dans laquelle il est établi que le goudron qui a servi à commettre cet acte criminel provenait de la Gare ; c’est d’ailleurs du côté de la Gare seulement qu’il est possible et facile d’entrer dans le square. Une autre constatation qui éclate aux yeux de tous, c’est que l’auteur de ce barbouillage et de ces inscriptions n’est pas un novice du pinceau ; c’est une main quelque peu exercée qui a fait cela. Lundi 4 septembre au soir, on a retrouvé la main (il ne s’agissait vraisemblablement que des doigts) du vieillard que le ou les coupables avaient emportée, sur le rebord de l’urinoir de la Place de la Fraternité. Elle était encore barbouillée de goudron et pliée dans des journaux. Deux jours plus tard, on se mit à soupçonner un employé municipal, ceci nous est rappelé par le Messager de Millau du 9 septembre 1911 : « Se basant sur certaines indications, la justice a fait interroger mercredi un ancien employé de la Mairie, qui a nié énergiquement. Malgré ses dénégations, il a été conduit jeudi matin, à 10 heures, devant le monument et interrogé à nouveau. Aucune preuve formelle n’a pu être établie et l’enquête se poursuit. » Dix jours plus tard, pour prouver sa culpabilité, on n’hésite pas à employer les grands moyens : « M. Monestier, juge d’instruction, a nommé trois experts pour s’occuper des inscriptions et déprédations faites au monument ; ce sont : MM. Rey, architecte, Buscarlet, professeur de dessin au Collège, et Garnier, ancien professeur. Le magistrat instructeur a confié en outre à M. Bertillon directeur du service anthropométrique, le soin de comparer si les empreintes prises sur l’inculpé, M.A.C…, ex-employé de l’Octroi, sont identiques avec celles relevées sur le monument. Espérons donc que la lumière sera bientôt faite sur cette affaire qui a vivement et justement passionné l’opinion publique ». (Messager de Millau, 16 septembre 1911).

Bertillon en expert des empreintes digitales… arrivera-t-il a faire tomber le coupable ? En attendant, il fallait s’occuper de remettre le monument en état, on en fit d’abord part à son créateur Auguste Verdier : « Nous avons vu le sculpteur Verdier, l’auteur du monument. Il va sans dire qu’il est profondément navré de cet acte de sabotage, qui lui a fait venir les larmes aux yeux et qu’il sera extrêmement difficile de réparer. La main pourra être rajustée ; mais le goudron, par ces temps de chaleur intense, a profondément pénétré dans le marbre qui est taché à une profondeur de plusieurs millimètres. Il faudrait, pour le restituer à son état primitif, trouver une substance qui dissolve complètement le goudron sans attaquer le marbre. L’administration municipale a écrit à ce sujet au Laboratoire Municipal de Paris. Tous les Millavois, sans distinction de parti, font des vœux pour que l’œuvre de Verdier puisse retrouver sa blancheur et sa pureté primitives et pour que l’auteur de cet ignoble attentat soit découvert, puni et honni de tous ».

Il semble qu’après l’encre et le goudron, ce fut la salive qui s’empara des Millavois à l’égard de l’ex-employé de l’octroi, ce dernier n’en pouvant plus s’exprime par voie de presse et s’adresse à la population en ces termes : « Depuis le 6 septembre dernier, je suis sous le coup d’une odieuse et lâche accusation. Fort de mon innocence, je me suis soumis avec respect à toutes les investigations de la justice, étant certain qu’elle serait obligée de reconnaître un jour la gravité de son erreur… Après avoir donné l’emploi de mon temps dans la soirée du samedi 2 à la journée du dimanche 3 septembre, j’ai été obligé de voir mon domicile envahi et fouillé de la cave au grenier. J’ai été contraint de me prêter à plusieurs confrontations publiques des plus dégradantes et permettre que l’on prît l’empreinte de ma main gauche préalablement barbouillée de goudron pour être soumise à l’expertise du service anthropométrique dont le rapport est sans doute renvoyé aux calendes grecques. Examinons ces charges accablantes relevées contre moi ? Une bille d’automobile trouvée au pied du monument (il est vrai que j’ai un fils mécanicien en autos et cycles), des lettres anonymes de menace et de défi, des inscriptions tendant à démontrer une vengeance personnelle. Tout cela n’est-il pas combiné avec soin afin de donner le change à la police (ce qui n’a pas raté) et me désigner étant un ancien employé municipal ? Ce qui le prouve clairement, c’est d’avoir trouvé les doigts mutilés de la statue sur l’urinoir de la place de la fraternité qui se trouve sur mon passage quotidien et où je m’arrête bien souvent… Si j’avais eu la bassesse de commettre cet acte de vandalisme, pensez-vous que j’aurais été assez stupide de déposer à cet endroit un objet si compromettant alors que j’avais mille occasions de m’en débarrasser ? Il reste un point à éclaircir. Lorsque je fus obligé de me rendre au commissariat escorté de deux agents, je demandai les motifs de cette arrestation arbitraire. Il me fut répondu que la rumeur publique m’accusait d’avoir commis ce méfait… Auparavant d’autres noms étaient dans toutes les bouches… » (Adrien Causse, Messager de Millau, 9 décembre 1911).

En effet, beaucoup de Millavois mettaient le délit au compte du propre fils du président du tribunal d’Ortoli, dont la réputation n’était pas des meilleures.

A la suite de l’information ouverte contre M. Causse, les empreintes digitales relevées sur le monument furent adressées à M. Bertillon, directeur du service anthropométrique, pour être comparées avec celles prises sur l’inculpé. Cette expérience ayant fourni des résultats absolument négatifs, la poursuite contre Causse est abandonnée : « M. Monestier, juge d’instruction, rend une ordonnance de non-lieu en faveur de Adrien Causse, ouvrier menuisier, qui était accusé d’avoir dégradé et mutilé le monument « L’éducation morale », dû au ciseau du sculpteur Verdier » (Journal de l’Aveyron, 10 mars 1912).

Dans sa séance du 20 février 1913, le conseil municipal de Millau évoque la restauration de l’œuvre : « Conformément aux conclusions du rapport de M. Artières, le conseil vote l’ouverture d’un crédit de 400 francs, dans le but de remettre en état le groupe l’Education Morale dû au ciseau de notre compatriote le sculpteur Verdier qui fut, chacun le sait, odieusement barbouillé par des vandales restés inconnus. L’auteur de cette belle œuvre est chargé de la remettre en état sans détruire en rien son esthétique. » (L’indépendant Millavois, 22 février 1913).

Comme beaucoup d’autres affaires, aucun coupable ne fut réellement reconnu et si l’on s’approche aujourd’hui du monument, on peut remarquer que les doigts coupés n’ont jamais été réajustés.

Marc Parguel