La foire du 6 mai, sans doute la plus connue de Millau est fort ancienne. En effet, elle remonte à 1437, date à laquelle le Roi Charles VII faisant un voyage en Languedoc et passant par le Rouergue, accepta à Millau la concession de trois foires, par une lettre patente. D’après cette lettre, les trois foires étaient fixées, la première au 15 août, fête de l’Assomption de la Sainte Vierge, la seconde au 22 février, fête de la chaire de St Pierre, la troisième au 6 mai, fête de Saint Jean L’Evangéliste. Elles étaient franches et pouvaient durer trois jours chacune.

Le tournant de Bompaire, un jour de 6 mai, au temps des blouses bleues.

Jusque là, Millau n’avait eu qu’une seule foire, datant de bien loin, celle du 28 octobre, fête des saints apôtres Simon et Jude, qui se tenait à la Maladrerie.

En 1555, par ordre d’Henri II, et sur la prière des habitants de Millau, la foire du 22 février fut transportée au premier jour de carême. Enfin Louis XIII, par une lettre patente donnée à Saint-Germain-en-Laye, en 1638, accorda une cinquième foire qui devait se tenir le 5 novembre de chaque année, et un marché pour le mardi de chaque semaine, outre celui du vendredi qui existait depuis un temps immémorial.

Pour achalander ces foires, la ville prenait toute sorte de moyens. Aux étrangers qui s’y rendaient, on distribuait des aiguillettes et des rubans, qu’ils attachaient à leurs habits en signe de joie. Aux marchands de Rodez, de Saint-Affrique et d’ailleurs qui y venaient pour vendre et acheter, on payait la dépense qu’ils faisaient dans les hôtelleries, eux, leurs domestiques et leurs chevaux.

Paysans se rendant à la foire (Extrait de Vues de la France, Aveyron, 1900).

La foire du 6 mai, très populaire à Millau, était proclamée par un crieur public à la voix puissante et sonore, et d’illustres personnages tel un homme « à califourchon sur un bœuf » qui était la monture officielle. Les Millavois désireux d’avoir beaucoup d’étrangers à leur foire, les y attiraient par l’appât d’excellents gâteaux appelés fouasses et du bon vin qu’on leur servait, ce jour-là, dans les maisons où ils étaient invités. Plus tard, on y vendait de vieilles brebis, des porcs et d’autres espèces de bétail nourricier, mais également des céréales, des bougies et des tuiles, ce qui peut accréditer la filiation avec la Gallo-Romaine Condatomagus et la maintenance de l’argile cuite dans la région. Voici quelques extraits de presse évoquant la foire du 6 mai :

1851 : « Notre foire du 6 mai, favorisée par le beau temps, a attiré à Millau un grand nombre d’étrangers. Les affaires ont été animées. Des achats assez considérables de fromages ont été faits par les propriétaires des caves de Roquefort. » (L’Echo de la Dourbie, 10 mai 1851)

1860 : « Notre foire du 6 mai a été aussi bonne et aussi animée que de coutume. Les bestiaux assez nombreux sur nos places de marché ont eu un bon cours, et les fromages destinés aux caves de Roquefort se sont vendus à un prix relativement élevé. Cela tient à ce que la brebis, encore sous l’influence malfaisante des rigueurs de cet hiver, ne donne pas aux propriétaires la quantité ordinaire de lait » (L’Echo de la Dourbie, 12 mai 1860)

1897 : « La foire a été très fructueuse en affaires. Les chevaux se vendaient à prix raisonnable par suite du grand nombre d’acheteurs. Les baraques foraines s’étaient donné rendez-vous sur nos places et ont fait de bonnes recettes » (Le cultivateur aveyronnais, 16 mai 1897).

1922 : « La première foire aux automobiles, organisée à l’occasion de la fête et foire de Millau du 6 mai a pleinement réussi. Soixante-dix véhicules, depuis la modeste auto jusqu’au lourd camion, étaient exposés le long de la rue Alfred Guibert, mise gracieusement par la ville à la disposition du Comité, et offraient beaucoup de variété. Une quinzaine de transactions eurent lieu. En tenant compte de la crise économique actuelle et du début de cette foire, on peut considérer que ce fut un succès complet et un encouragement pour organiser ultérieurement la deuxième foire qui d’ailleurs coïncidera avec la première course d’automobiles dans notre région. Nous ne pouvons que féliciter le Comité d’avoir su organiser cette première foire qui, désormais, restera acquise à notre région, donnant ainsi une nouvelle activité à notre petite patrie » (Journal de l’Aveyron, 21 mai 1922)

Le 6 mai occupe une place privilégiée dans le cœur du Millavois. Tant pour la ville que pour les campagnes environnantes, c’était véritablement la fête de Millau. Les domestiques, valets, bergers attendaient ce jour-là, car il était beaucoup d’entre eux, leur seule sortie annuelle. Pour la plupart ce jour-là était chômé et les écoliers n’avaient pas classe.

Souvenir des 6 mai d’autrefois

A la vue d’un couteau avec un manche d’écaille qui reste sur la table où il écrit, Léon Roux (1858-1935) se remémore la foire du 6 mai 1868, où on le lui avait offert.

Place d’Armes rebaptisée Place de la Mairie, actuelle Place Foch.

« Sur la place d’Armes, on trouvera la « terraille » : pégals, grosalos et pichets ; les petits enfants y trouveront lo toroïlleto, les plus grands la « trompe », petit cor de terre cuite qui servira à faire du bruit aux « ténèbres » du Vendredi saint de l’année prochaine, si d’ici là la trompe n’est pas cassée… A la halle, le long des portes closes, sur des ficelles alignées, voici tenues par des morceaux de bois fendus, les images de tous les saints et saintes du paradis. Ce n’est pas encore le « chromo », c’est l’image violemment coloriée au vernis. Et sous les couverts, Ondrénou, le bossu Trimpolonos, essaie de liquider ce qui lui reste del Triplé ormonac dé Motiou dé lo Dromo.

En blouse bleue (carte postale de 1913)

Montons vers le Mandarous ; dans les rues nous verrons chez les marchands une activité des plus grandes, des gens sortent des boutiques chargés de gros paquets…Sur la place, dans les tirs, soit au pistolet, soit à la carabine, il nous sera possible d’abattre l’œuf qui danse sur le jet d’eau et même faire une hécatombe des pipes Gambier, plaquées en éventail sur un fond noir… Les cafés sont archi pleins, je veux dire plein d’hommes en blouse bleue du dimanche aux broderies blanches sur les épaules. Les femmes qui se hasardent dans les cafés sont encore rares ; s’il en est une ou deux qui s’y soient dépaysées, elles feront la moue devant la bière amère et siroteront à la petite cuiller un sirop de groseille.
Entre le Mandarous et la Capelle, sur le côté gauche en partant du Mandarous, s’élevaient de nombreux petits étalages de marchands forains. Il y avait là de la quincaillerie, de la vannerie, de la bibeloterie, de la coutellerie. Il y avait aussi de la librairie » (Messager de Millau, 4 juin 1932).

Pierre Solassol ayant interrogé nos aînés nous raconte comment se passait la foire du 6 mai en 1935 : « Invités par leurs parents millavois, les plus fortunés venaient en « jardinière », d’autres à pied, telle cette dame qui de la Cavalerie passait par Lo Pas Destrech (que certains appellent le Col du Renard) et la vieille côte.
Les invités ne venaient pas les mains vides, s’assurant ainsi une invitation pour l’année suivante, poulets ou lapins prêts à cuire, œufs les accompagnaient. Les villageois de la vallée du Tarn apportaient lo barral (petit baril) souvent doublé d’une bouteille d’eau de vie (l’aigardent). Les Millavois les recevaient autour d’une bonne table… Cuisine rustique et familiale, mais cuisine de fête, arrosée par le petit vin du Pays Maigre.
Et puis on allait à la foire (fièrejar). Les manèges occupaient la place de la Capelle. L’on nous a cité les chenilles, les casseroles, les vagues de l’océan : le manège des petits bateaux. Pour l’actionner, deux ou trois hommes, tels des écureuils, pédalaient dans une cage située au centre du manège.

La baraque Foraine des frères Enjalbert, sur la Place de la Capelle, pour la foire du 6 mai 1926.

Les lutteurs et leurs comparses (Aimable de la Calmette était célèbre) attiraient les badauds. Nos aînés se rappellent que leurs parents leurs parlaient d’un arracheur de dents, Austruy de Compeyre, qui avec sa carriole allait de foire en foire. Il opérait sans anesthésie, un tambour couvrait les cris de douleur du patient tandis qu’il exhibait la dent arrachée au bout de ses pinces…
Les camelots tenaient leurs stands sur les boulevards du tour de ville : vaisselle, quincaillerie, étoffes, vêtements ; chapeau de paille (capel de palha), car la coutume voulait que les jeunes filles et les dames l’achetassent ce jour-là pour se protéger des premières ardeurs du soleil.
L’on se procurait également les plants de jardinage (lo plançon). Des jouets simples : sifflets, tambours, trompettes, toupies, crécelles suffisaient pour réjouir les enfants.
Des ânes bâtés promenaient les visiteurs dans la ville et proposaient des pommes rouges ou pommes d’amour enrobées de sucres cuits, des noisettes caramélisées, des cacahuètes, des herbes médicinales. Aux coins des rues fleurissaient les chansons à la mode dont les textes étaient proposés aux passants. » (Les Ainés nous ont dit, Journal de Millau, 25 avril 2002)

Marc Parguel