S’étendant de l’ancien Pont de Fer au Pont Lerouge, sur une longueur avoisinant les 500 mètres, la ligne de mur qui forme le quai sur la rive droite du Tarn a été érigé de 1889 à 1892 et nommée Quai Sully-Chaliès en référence au maire de l’époque qui fit exécuter cette belle et utile maçonnerie.

Autrefois ce quai s’appelait « de la Mégisserie » et plus anciennement encore du côté du quai de la Tannerie c’était « La grave », nom qui évoque le sable grossier ou les graviers du bord de la rivière. A la place des murs bordant le Tarn, au XIXe siècle, il n’y avait que des talus.

Lithographie montrant le quai au niveau du Saoutadou (extrait de « La France Pittoresque », Abel Hugo, 1835).

Les nombreuses « calquières » ou mégisseries du voisinage trouvaient là une vaste étendue, bien exposée et propice aux étendages de peaux. A cette fin, dès le 21 août 1813, les terrains dits « La Grave, le Gravas, la Gravette et Gravezols » qui appartenaient à la commune, avait été adjugés à quatre fabricants mégissiers, Nazon, Cabantous, Paul et Jean Carrière ; ceux-ci ou leurs ayants droit, en 1827, se subrogèrent trente et un autres mégissiers.

Mais ces terrains bien exposés au soleil l’étaient aussi des crues. Les sinistres que font éprouver les rivières de la Dourbie et du Tarn quand elles débordent sont considérables. Plusieurs fois, elles se sont creusées de nouveaux lits, ont formé des îles et dentelé les rivages.

Au XVIIIe siècle, l’abbé Lacoste, chapelain, aumônier de l’hôpital et actif réalisateur de travaux de défense des berges eut l’idée de créer une digue d’un kilomètre. Ceci nous est raconté par Artault de Tauriac : « Le génie d’un humble prêtre a su diminuer, annuler même leur caprice et leur colère. Aidé seulement de quelques enfants adoptifs de Saint Vincent de Paul, il construisit en 1782, une digue d’un kilomètre de développement. Emportée deux fois par des flots indomptés, cette chaussée fut reprise avec une patience admirable ; malgré les sarcasmes ironiques de l’ignorance, elle obtint un succès durable. Les travaux eurent pour résultat de forcer le Tarn à couler de nouveau sous les six arches du Pont Vieux, restées à sec du côté du faubourg, de sauver de la destruction des champs où le pauvre trouvait le blé nécessaire à sa subsistance, et la ferme entière de la Maladrerie, où nos pères séquestraient les infortunés lépreux. Ils donnèrent naissance à une belle forêt de peupliers, créée au profit de l’hospice de la cité. Cette conquête paisible, qui se change peu à peu en prairie, reste le seul asile où l’on puisse respirer le calme et la solitude, au milieu du bruit et des tracas des affaires. On l’appelle encore de nos jours le rivage de l’abbé Lacoste. » (Esquisses sur Millau et sa vallée, 1844)

Son nom figure en lettre d’or sur le tableau des bienfaiteurs de l’ancien hôpital hospice, hôtel Dieu (1813)

Quelques inondations

Les 17 et 18 octobre 1868, le Tarn et la Dourbie sont en crue, 6m80 au-dessus de l’étiage.

En 1875, la plus grande inondation recensée : 10 mètres au-dessus de l’étiage, fit pour 500 000 francs de dégâts.

Les 30, 31 décembre 1888 et 1er janvier 1889, très fortes crues des deux rivières. Les eaux s’élevèrent jusqu’à 7 mètres au-dessus de l’étiage. Comme nous le rappelle le Journal de l’Aveyron : « L’eau entraînait des arbres, des barriques, des comportes, des fagots et toute sorte d’épaves » (3 janvier 1889).

Les talus limitant le quai de la Tannerie sont emportés et nécessitent, de la façon la plus impérieuse, des travaux de défense.

Sully Chaliès

Sully Chaliès, nouvellement élu Maire de Millau, prend cette affaire très au sérieux.
Dans l’édition du Journal de l’Aveyron du 26 février 1889, on peut lire : « Le conseil municipal s’est occupé dans sa dernière séance de la question des travaux de défense à effectuer pour s’opposer aux empiètements du Tarn sur le quai de la Tannerie. Un conseiller, M. Lauret, a adjuré ses collègues de porter toute leur attention là-dessus pour éviter les dégâts et les malheurs qui ne manqueraient pas de se produire si nous avions bientôt des inondations pareilles à celles du 1er janvier. »

Voici les conclusions de M. Lauret qui ont été adoptées par le conseil : « Le conseil, reconnaissant la nécessité de travaux de défense sur le Tarn, pour protéger les quartiers menacés, ainsi que l’avaient reconnu plusieurs délibérations antérieures, notamment celle du 31 juillet 1876, décide de poursuivre activement l’exécution de ces travaux. Il charge la commission compétente de préparer les propositions nécessaires pour que les plans et devis puissent être dressés et l’invite à déposer son rapport, si c’est possible, à la session de février, en vue d’un commencement d’exécution durant la période des basses eaux. »

Dans la séance du 27 avril 1889, sur la table du conseil municipal, les travaux de défense contre la rivière du Tarn dans le quartier du pont Lerouge sont à l’ordre du jour. Rien d’ailleurs qui mérite mieux l’attention du Conseil, attendu que les moindres crues occasionnent de nouveaux dégâts, et que plus on attendra, plus coûteux seront les travaux. M. le Maire annonce que le projet de défense confié à M. Faure, ingénieur des Ponts et Chaussées, sera déposé lundi 29 avril. Ce travail de défense consiste en un perré de 190 mètres ; il partirait de l’aqueduc qui se trouve au-devant de l’Hospice, pour se terminer à l’angle de la maison de M. Carrière ; une digue oblique défendrait les maisons du quartier du Pont. La dépense serait de 38.000 francs y compris une somme de 3.000 francs pour travaux imprévus (projet adopté en conseil municipal le 21 mai 1889).

« Quant au Conseil Général de l’Aveyron, il a voté 2.000 francs pour permettre à quelques ouvriers d’aller aux frais des contribuables admirer la tour Eiffel (elle a été inaugurée le 31 mars 1889). Cette somme eut été plus utilement employée à secourir les nombreux ouvriers qui n’ont pas de pain chez eux. » (Journal de l’Aveyron, 4 mai 1889).

Le 21 mai 1889, le Conseil Municipal a voté en plus du budget pour le quai, un projet de construction d’abattoir dont la dépense s’élèvera à 62.000 francs et un projet d’agrandissement du collège qui coûtera 53.000 francs, mais aussi dans une délibération ultérieure, la création d’un théâtre (novembre 1889).

La grippe, fièvre, dengue ou influenza, sévit et commence à faire des ravages à Millau fin décembre 1889. Dans les premiers jours de janvier, suite à des pluies et de fortes gelées, les quartiers sont remplis de boues, et le mal se répand comme nous le rappelle le Journal de l’époque : « L’épidémie porte un grand préjudice à nos principales industries. Nos fabricants gantiers, tanneurs, mégissiers ont leurs ouvriers atteints pour la plupart et ne peuvent réaliser les commandes importantes et surtout pressantes qu’ils ont reçues… Au contraire de ce qui est arrivé dans les fabriques, les ouvriers occupés aux travaux publics, notamment aux travaux de défense sur le Tarn, n’ont pas été atteints. Profitant des beaux jours qui se succèdent presque sans variation, les entrepreneurs poursuivent ces travaux avec la plus grande activité. Les habitants du quartier du Pont peuvent dormir tranquilles. Grâce à la grande quantité de blocs de pierre déjà lancés dans le Tarn, la dernière crue n’a pas même entamé le talus. » (Le Moniteur de l’Aveyron, 12-13 janvier 1890)

Fin janvier, la maladie disparaît, non sans avoir fait des victimes, vingt et un décès recensés, c’est-à-dire trois fois le chiffre de la mortalité ordinaire, durant la dernière semaine de janvier.

Parmi les incidents lors des travaux sur le quai, citons celui-ci : « A la suite d’une discussion, un nommé Marius Marc a été assailli par plusieurs ouvriers occupés aux travaux de défense sur le Tarn. Ils lui ont fait une grave blessure à la tête. Les coupables, les nommés Castanié et Pachin, ce dernier originaire de Firmi, ont été arrêtés et mis à la disposition du Parquet » (Le Moniteur de l’Aveyron, 13 février 1890). « Le tribunal correctionnel de Millau condamne à huit jours de prison le nommé Zaccharie Pachin, 18 ans, pour avoir sans provocation frappé à la tête, avec une pierre enroulée dans un mouchoir, le jeune homme. » (Journal de l’Aveyron, 20 février 1890).

Courant mars, l’architecte de la ville, M. Pailhès, est remplacé par M. Marion. M. Faure, ingénieur des Ponts et Chaussées, manqua se tuer dans un accident sur la ligne de construction de Tournemire au Vigan. On annonce sa complète guérison dans la presse (Moniteur de l’Aveyron, 5 juillet 1890).

Les travaux avancent lentement mais sûrement. Le conseil municipal se réunit le lundi 7 juillet 1890 pour faire un état des lieux. « M. Lauret demande : 1. la démolition des restes de la culée de la rive droite de l’ancien pont de fer ; 2. la restauration de la culée de la rive droite ; 3. la continuation des travaux de défense jusqu’à cette culée. A l’appui de cette demande, M. le maire donne lecture d’une pétition des habitants du quartier de la Mégisserie demandant la continuation du perré dans leur quartier. Après discussion, le conseil est d’avis que ces travaux, dont la dépense serait de 40.000 francs environ, seront exécutés, à condition :
1. Que l’Etat accordera la subvention promise précédemment, mais qu’on ne peut attendre, vu l’urgence des travaux maintenant exécutés ;
2. Que les propriétaires indivis des quartiers de Graves et Gravesols cèderont le terrain nécessaire à la construction du perré, c’est-à-dire renonceront à tout droit d’étendage sur ce point. » (Le Quai sur le Tarn, Messager de Millau, 12 juillet 1890).

En août (délib. du 16), le conseil accepte, au nom de la ville, les travaux sur le Tarn. A ce sujet, M. le Maire annonce qu’il y aura moyen de s’entendre avec les propriétaires riverains pour l’achèvement de la digue.

Une nouvelle crue occasionnant des dégâts considérables eut lieu le 21 septembre 1890. Le Tarn a atteint 7 mètres au-dessus de l’étiage. Cependant grâce aux nouveaux travaux de protection, la ville a été moins éprouvée.

Lors de cette crue, une petite fissure s’est faite, à la tête de la jetée, résultant d’un affaissement des maçonneries, et a enlevé de la terre en amont. M. Faure, est d’avis de faire réparer immédiatement cette dégradation et, en outre, propose de faire quelques enrochements, en amont du perré.

Le Messager de Millau dans son édition du 27 septembre 1890 nous donne plus de précisions : « Les travaux de défense déjà exécutés ont été d’une grande utilité ces jours derniers ; la crue a occasionné des dégâts assez considérables sur la partie du quai non défendue, ainsi qu’à la culée de l’ancien pont de fer ; le Tarn gagne chaque jour du terrain. Il y a donc urgence de continuer les travaux de défense tout le long du quai de la Tannerie. » Sully Chaliès réunit autour de lui seize conseillers municipaux.

Au cours d’une délibération, voici ce qui est dit : « A la suite des dernières inondations, les travaux de protection déjà construits sur les rives du Tarn ont été assez fortement dégradés. On procèdera immédiatement à des réparations et à des travaux de protection. Le conseil décide la continuation des travaux tout le long du quai de la Mégisserie. On confie à M.Faure le soin de fournir des plans et devis. On demandera le concours de l’Etat. » (Le Moniteur de l’Aveyron, 1er octobre 1890).

On décide d’en finir rapidement. « Dans sa dernière séance, le Conseil Municipal de Millau s’est occupé des travaux de défense sur le Tarn, et de la digue déjà commencée qu’il s’agit de prolonger jusqu’à l’ancien pont suspendu.
Il a été donné lecture d’un rapport de M. Faure, ingénieur concluant à la nécessité d’achever ces travaux. M. Faure dit qu’il coûteront la somme de 50.000 francs, plus celle de 6.000 francs, pour frais imprévus, ce qui, ajouté à celle déjà dépensée ultérieurement, fait un total de 85.000 francs.
M. le maire donne ensuite lecture d’une lettre de M. Clausel de Coussergues, disant qu’appelé à appuyer par son intervention auprès du gouvernement la demande d’une subvention quelconque pour subvenir aux frais de ces travaux, il a reçu de la part du ministre des Travaux publics, une réponse des plus évasives.
M. le Ministre pense que cette demande étant basée sur des travaux d’intérêt local et non général, il ne pourra pour le moment y donner suite, attendu que les sommes affectées à ces sortes de travaux sont totalement employées ; mais que peut-être plus tard il pourra satisfaire la légitime revendication des électeurs millavois.
Finalement, après plusieurs observations présentées par M. le maire, le conseil lui donne pouvoir de demander à M. le préfet d’abréger les délais pour l’adjudication des travaux, afin de les faire au plus tôt ; à cet effet, il vote un emprunt de 50.000 francs. » (Journal de l’Aveyron, 22 novembre 1890).

Après l’influenza c’est la fièvre typhoïde qui fait des ravages dans Millau. 1890 se clôture par une triste statistique : pour 396 naissances on compte 513 décès.

Le recensement du 12 avril 1891 indique qu’il y a 17.096 habitants parmi lesquels 15.847 agglomérés dans la cité et 1.249 disséminés dans les paroisses et les hameaux de la banlieue. En 1816, Millau ne comptait que 7.789 habitants, en 1836, 10.450 habitants et en 1881, 16.628.

Pour prévenir les crues désormais « une ligne téléphonique va être placée entre l’observatoire de l’Aigoual et Meyrueis. Elle sera à partir de Meyrueis, reliée par une ligne télégraphique avec Millau qui sera ainsi rapidement informé des crues du Tarn, de la Dourbie et de la Jonte. Pour l’établissement de cette voie téléphonique, le conseil municipal a voté un subside de 700 francs » (Journal de l’Aveyron, 30 mai 1891).

Les fonds manquent pour la construction du quai. Le mercredi 15 juillet, la commune de Millau émet un emprunt de 50.000 francs représentés par 100 obligations de 500 francs à 4,25/100. Les coupons seront payables au 30 juin et au 31 décembre. L’adjudication des travaux de défense sur le Tarn s’élevant à 50.000 francs avec la somme de 5.900 francs pour cas imprévus, aura lieu le 28 juin, à 10 heures du matin, à la Mairie de Millau. (Journal de l’Aveyron, 23 juin 1891).

Dans sa séance du samedi 27 juin, le conseil municipal évoque l’adjudication des nouveaux travaux de défense sur le Tarn qui a été acquise par MM. Valette et Manthe, avec un rabais de 16,5% sur les prix portés au cahier des charges. Ces travaux étaient prévus à la somme de 20.000 francs.

Durant tout le mois d’octobre, pluie continuelle, et le 22, le Tarn et la Dourbie étaient beaucoup montés. A Cureplats, l’eau marquait 4m50 au-dessus de l’étiage. On voyait passer des épaves telles que poutres, arbres déracinés, tonneaux et même bestiaux noyés. Le quai qui n’était pas encore achevé a été encore une fois éprouvé.

Fin décembre « la deuxième partie des travaux de défense sur le Tarn est plus qu’à demi terminée ; plus de 150 mètres de pierre sont déjà maçonnés et, si le temps restait doux, à la fin de janvier prochain, ce travail serait achevé. Mais il faudra, sans doute, compter avec l’hiver et ses rigueurs et, aux premiers froids, les ouvriers ne pourront plus tenir en place. La digue d’enrochement est finie ; environ 140 mètres de maçonnerie restent à poser au-dessus. La longueur totale de la deuxième partie du quai est de 298 mètres et, du pont du fer au pont Lerouge, elle atteint environ un demi-kilomètre » (Journal de l’Aveyron, 20 décembre 1891).

En effet l’hiver fut rude et des cas de maladies liés à la petite vérole furent remontés. Sully Chaliès est réélu maire de Millau le 8 mai 1892 et dans la séance du conseil municipal du mercredi 25 mai, il est dit : « Pour les travaux de défense sur le Tarn, on se rallie au rapport de M. Faure, ingénieur, qui conclut à la réception provisoire et au remboursement des cautionnements ».

Le quai devait être quasiment terminé le 14 juillet, puisqu’un feu d’artifice, pour la première fois, devait être tiré sur la berge du Tarn, en face des travaux de défense, mais celui-ci n’a pas eu lieu à cause de la pluie. On l’a remisé dans les bâtiments communaux où il doit attendre la prochaine fête du 22 septembre, au grand mécontentement des débitants des boissons qui avaient déjà escompté le produit des recettes qu’ils auraient fait en cette circonstance.

Le feu d’artifice sera tiré comme prévu le 22 septembre. Le Journal de l’Aveyron nous le rappelle : « A 9h30 du soir, feu d’artifice sur la berge du Tarn, en face les travaux de défense. Pendant la durée du feu d’artifice, il est défendu de s’asseoir sur le parapet du perré et de descendre sur les enrochements » (19 septembre 1892).

Le long du quai en 1905.

Les travaux terminés, il est temps de faire les comptes. Dans sa séance du 7 février 1893, le conseil approuve le compte définitif de ces travaux malgré l’opposition de M. Balitrand qui s’oppose à une partie des conclusions du rapport de M. l’ingénieur. Une transaction est proposée et votée pour les travaux exécutés pour le compte de M. Brouillet. La ville prend en charge la moitié de la dépense, laissant l’autre moitié à la charge de M. Brouillet.

Le quai de la Mégisserie sera rebaptisé par la suite Quai Sully-Chaliès, en mémoire de celui qui fut maire de Millau de 1888 à 1894 puis de 1900 à 1904.

Marc Parguel