Le Pont de Fer était un pont suspendu haubané construit en 1840 au-dessus du Tarn, en amont du Pont Lerouge. Il fut détruit par une crue en septembre 1875. Comme derniers témoignages de son existence, il reste le nom de la rue qui y amenait, et la terrasse établie sur la culée de la rive droite.

En examinant la configuration des environs de Millau au XIXe siècle, la nécessité de construire un pont sur le Tarn côté est se faisait vivement sentir, entre le Pont Lerouge et celui de Cureplats, soit pour le service des propriétés situées de l’autre côté de la rivière, soit pour la commodité du roulage, autrefois si considérable, qui se faisait sur la route menant au Languedoc.

C’est ainsi qu’une compagnie se forma vers 1831 pour réaliser cet ouvrage qui serait métallique, mais c’était sans compter sur les actionnaires du pont Lerouge qui décidèrent de mettre des bâtons dans les roues aux futurs entrepreneurs. En effet, ils voyaient avec déplaisir la prochaine édification d’un pont qui allait diminuer leurs recettes (droits de péage). C’était en quelque sorte le pont de pierre contre le Pont de Fer. A cela s’ajoutèrent des manifestations d’ouvriers de la mégisserie en crise à cette époque qui crièrent : « Le Pont ou du Travail ! »

Le dernier vestige du Pont de Fer, rive droite du Tarn.

Jules Artières nous donne plus de précisions : « En 1832, une délibération du Conseil Municipal tenue pour émettre un vœu favorable à cette construction fut marquée par un incident. Une crise très pénible pesait à ce moment sur l’industrie de la ganterie, et beaucoup d’ouvriers se trouvaient sans travail. Le 5 mars, au moment où le Conseil Municipal se réunissait, une manifestation éclata. Dans le but d’obtenir que la construction du Pont se fit et se fit même immédiatement, 200 ou 300 ouvriers se portèrent à la Mairie pour remettre une pétition au Maire aux cris de : « Le Pont ou du Travail ! » Après avoir calmé l’effervescence populaire, le Maire remit la séance à une époque ultérieure » (Annales de Millau, 1900).

Un accord intervint cependant en 1834. Cette année-là, M. le Préfet de l’Aveyron se rendit à Millau pour contribuer, par une médiation tout officieuse, à la conclusion d’un arrangement entre la Compagnie du Pont de Pierre et la Compagnie qui s’était formée pour l’établissement du Pont suspendu. Une ordonnance royale du 7 juin 1835 autorisa la construction du Pont de Fer qu’entreprit la compagnie bordelaise Bayard de la Vintrie.

Alors que cet édifice était sur le point d’être terminé, en mai 1838, un violent coup de vent l’emporta et le fit s’échouer dans le Tarn. On reprit aussitôt l’œuvre interrompue ; mais ce fâcheux évènement se reproduisit à quelques mois d’intervalle. Le 30 août, les réparations terminées, lors des essais d’exécution et de charge, une des quatre colonnes de support des chaînes placées à l’extrémité du pont céda sous le poids et se renversa ; alors le tablier, au lieu de descendre d’aplomb, fit un tour sur lui-même et tomba sens dessus dessous dans la rivière, en emportant avec lui cinq personnes qui se trouvaient sur l’édifice dont l’ingénieur en chef du département, l’agent de la compagnie et trois ouvriers. Ils furent tous précipités dans le Tarn et reçurent de fortes contusions qui, heureusement, n’eurent pas de suites fâcheuses.

La construction du pont métallique reprit une troisième fois et il fut terminé et livré en mai 1840.

Un Millavois, dont le nom n’est pas indiqué dans le journal L’Echo de la Dourbie du 29 octobre 1843, l’évoque en ces termes : « Le pont suspendu se dessine comme une ceinture blanche projetée sur la nappe d’eau de la rivière et le rideau vert des arbres du rivage ».

Dessin sur lequel on voit le Pont de Fer (1870).

On pouvait espérer que, pendant des siècles, il allait faciliter les communications entre les deux rives du Tarn. Hélas, il n’en fut rien. La presse de l’époque nous donne des informations sur son adjudication : « A affermer. On fait savoir au public qu’il sera procédé, le 23 octobre 1859, à deux heures de l’après-midi, à l’adjudication de la ferme des droits de péage à percevoir sur le pont de pierre et sur le pont suspendu, existants audit Millau sur la rivière du Tarn. Cette adjudication sera consentie pour quatre années, qui commenceront à courir le premier janvier 1860, aux clauses et conditions portées par le cahier des charges déposé chez ledit Me Boyer, notaire, et sur la mise à prix fixée à 22.500 francs pour chaque année du bail » (L’Echo de la Dourbie, 3 septembre 1859).

Parmi les faits divers survenus sur ce pont, citons celui-ci : « Lundi 5 septembre 1859, le 3e bataillon du 88e de ligne était de passage à Millau, ainsi que nous l’avions annoncé. Le hasard l’a bien mal servi. Il est arrivé à l’improviste par le pont suspendu, tandis qu’on l’attendait à l’entrée du pont Rouge avec des couronnes et des bouquets préparés par les dames du quartier. On a beaucoup regretté en ville ce fâcheux contretemps, qui privait ainsi ces braves militaires de ces témoignages de vive sympathie que notre population eut été heureuse de leur donner. Le soir, le cercle offrait un punch à tous les officiers » (L’Echo de la Dourbie, 10 septembre 1859)

Le Pont de Fer était aussi appelé pont suspendu ou encore pont en fil de fer comme nous le prouve cette annonce : « A vendre un champ dit du prieur ou champ des pauvres, situé près le pont en fil de fer, à Millau, appartenant au consistoire de Saint-Affrique » (L’Echo de la Dourbie, 19 avril 1862)

Pont de Fer en 1870.

Dans la nuit du 12 au 13 septembre 1875, le pont de fer, qui n’avait que 35 ans d’existence, fut emporté : une seule colonne restée debout céda aux crues postérieures. Lors de cette crue, « les préposés au péage du pont suspendu se trouvaient dans un petit pavillon construit à l’entrée du pont, menacés d’être engloutis et séparés des sauveteurs par un courant rapide et profond, trois courageux citoyens, Guy, Alric et André, montés sur une légère embarcation, sont parvenus à le franchir et ont ramené sur le bord un vieillard et deux femmes, non sans avoir couru les plus grands dangers. » (Revue religieuse du diocèse de Rodez, 24 septembre 1875).

Dans la nuit du 31 décembre 1888 au 1er janvier 1889, une nouvelle crue (le Tarn marquait à Millau près de 7 mètres au-dessus de l’étiage) très dévastatrice, acheva de disloquer la maçonnerie du pont, abattant du même coup le seul pilier ou colonne de du pont suspendu qui était resté intact, comme en témoigne cet article de presse : « Les eaux se sont retirées peu à peu ; leur hauteur n’est plus que de 2 mètres 50. La culée de la rive gauche, qui portait l’ancien Pont de Fer, emporté par la crue de 1875, a été éventrée. Une partie s’est affaissée, entraînant la seule colonne qui fut restée entière, après la chute du pont. Le fil télégraphique de Millau à Montpellier qui traverse le Tarn en cet endroit, a été rompu ; l’administration des télégraphes, pour assurer le service, a dû recourir au fil de la gare. » (Journal de l’Aveyron, 5 janvier 1889).

Le Pont de Fer avec sa maçonnerie disloquée en 1889.

On avait cependant gardé l’espoir de le reconstruire : « Le projet de rétablissement d’un pont métallique sur le Tarn, à l’emplacement même de l’ancien pont suspendu, emporté par la grande inondation de 1875, est aujourd’hui très activement poursuivi par un groupe de pétitionnaires, qui, avec le concours de toutes les personnes plus particulièrement intéressées dans la reconstruction de ce pont, et avec la bienveillante intervention de l’administration municipale, espèrent bien pouvoir mener à bonne fin cette vaillante entreprise, toute pleine d’intérêt pour la population millavoise » (Journal de l’Aveyron, 12 février 1889).

On avait même créé une souscription pour sa réédification qui s’élevait à 4.000 francs dans les premiers mois de 1’année 1889, mais les choses traînèrent.

Parmi les grands projets de 1900, figurait encore en deuxième position : « La reconstruction du Pont de Fer » (Jules Artières, Les œuvres de l’avenir, Annales de Millau, p.337, 1900). Ce projet avorta.

Un nouveau pont sur le Tarn construit à proximité permet de faire la jonction. Appelé « Pont du Larzac », il a été construit en 1989.

Marc Parguel