Entre la deuxième et la troisième des colonnes (en partant du coin nord-est) qui soutiennent le « couvert » à arcades de la place du Maréchal Foch, on voit une table en granit noir, formant un parallélépipède de 1,31 m de long sur 1,05 m de large, montée sur quatre pieds à peu près cylindriques.

Presque accolée à cette table, la troisième colonne d’une hauteur totale de 3,10 m (base et chapiteau compris), porte sur son chapiteau un entablement carré avec un texte que bon nombre de Millavois ont pu lire : « GUARA Q. FARAS » ce qui signifie Guara que faras, « prends garde à ce que tu feras ».

Ce que beaucoup de Millavois et de touristes n’ont pas remarqué, c’est que d’autres inscriptions sont gravées, et ce sur les quatre côtés. Bien que peu nette sur la pierre, sur la droite on peut lire l’inscription « ENANT QE COMEDES » ce qui signifie, « avant de commencer ».

A l’arrière, l’inscription sur deux lignes est quasiment illisible, autrefois on devinait six lettres VESTRM, abréviation de VESTRUM sur la première ligne, mais la deuxième ligne fortement martelée ne peut être lue.

Sur la partie gauche enfin, une seule ligne apparaît. Elle a perdu sa dernière partie suite à un ravalement. On peut encore lire ANO M.

L’inscription complète d’origine devait être d’après Léopold Constans (1845-1916) : « GARA Q.FARAS, PREGAS NOSTRE SENHOR, ENANT QUE COMEDES, VOSTRE VIANDA, ANO M. Nous avons affaire à une inscription de réfectoire invitant à songer à Dieu avant de prendre son repas. Pour certains, l’inscription quadrifaciale daterait du XIIe ou du XIIIe siècle. On ne peut s’appuyer, pour établir approximativement la date ou les dates de l’inscription entière, que sur les caractères de l’écriture. Or, la forme un peu prétentieuse de ces majuscules gothiques, si elle indique une époque de décadence, ne saurait remonter moins haut que les premières années du XIVe siècle… La tradition locale veut que cette table et cette colonne au collier de fer, dont le chapiteau porte une inscription d’apparence comminatoire, soient les restes d’un ancien pilori… » (Mémoire de la Société des Lettres, Sciences et Arts de l’Aveyron, 1899).

Au XIIIe et au XIVe siècle, les ceps (deux pièces de bois échancrées, servant à retenir les pieds des personnes coupables d’un délit et condamnées à l’exposition) se trouvaient au fond de la Place. Cette peine, comme plus tard celle du carcan ou pilori, était plutôt infamante qu’afflictive.

La table en granit noir et le pavage en cailloux, ramassés sur les bords du Tarn, au Champ du prieur et dont l’artiste paveur avait fait des ronds, des losanges, des croix de Malte.

Le plus ancien témoignage date de la première moitié du XIIIe siècle, on lit dans les coutumes de Millau : « Si quelqu’un entre dans un jardin, un champ ou une vigne, pour prendre des récoltes, sans la permission du propriétaire, que dans ce cas il paie sept sous, deux sous à celui qui a souffert le dommage, douze deniers tournois au dénonciateur et quatre sous à la Cour ou au bailli ; et puis qu’il monte au château (prison) ou soit mis aux ceps du fond de la Grand Place ; et dans cet édit nous comprenons les oiseraies et les rivages. »

Comme ils avaient été arrachés en 1434 par malveillance, le 18 juin 1435, l’Administration Consulaire les fit attacher, en vertu d’une transaction, au tablier de pierre, qui se trouvait entre les deux piliers de la maison de Philippe Orsivel. Les ceps, attachés par une chaîne, étaient déposés sous la table de pierre, et, lorsqu’il y avait lieu à exposition, on les mettait dessus.

La galerie couverte qui existait au fond de la Place était ancienne, puisqu’un acte de 1344 constate son existence et précise que des rats étaient sculptés sur un pilier. Le carcan – ou pilori – fut plus tard placé à la Pierre-Foiral, qui se trouvait au milieu de la Place. « En 1411, le juge de la ville de Millau fait reconstruire ce pilori en lui donnant des dimensions quatre fois plus grandes. Les consuls se plaignirent de cet empiètement sur la voie publique, en faisant remarquer que cette Rue, qu’ils appellent Rue Royale (carreria regia), était très fréquentée, soit par les nombreuses personnes venant en Ville ou en sortant, soit par les animaux chargés, soit même par des charrettes, et que le construction nouvelle constituerait une gêne considérable pour la circulation » (Jules Artières, Millau à travers les Siècles, 1943).

Les colonnes des « couverts » de la place Foch proviennent des couvents qui furent démolis à l’époque des guerres religieuses et soumis à un pillage organisé et officiel entre 1562 et 1564 (Mémoires d’un Calviniste, 1911).

Ce qui est certain, c’est que « le Pilori se trouvait à l’endroit que nous connaissons, depuis au moins le XVIIe siècle, car en 1634, conformément à une ordonnance rendue par le Parlement de Toulouse, du 10 mars, à la requête de V. M. de Solargues, curé de l’église paroissiale de Millau, le carcan ou pilori, fut replacé sous la galerie du Couvert où on le voit encore, avec cette inscription, au haut du pilier, “guara que faras !” » (Jules Artières, Annales de Millau, 1900)

L’historien Joseph Rouquette (1818-1892) nous rappelle quelques condamnations : « Un paysan du Sévéraguais, passant devant la boutique d’un marchand de Millau, y vit étalées des ceintures tressées avec du fil d’or et fabriquées à Luques. La beauté de ces ceintures, qui étaient à l’usage des hommes comme des femmes, l’ayant tenté, il en vola une. Traduit devant la justice, il fut condamné à être promené par la ville, précédé du crieur public, jouant de la trompette et tenant à la main l’objet du délit. Derrière venait le bourreau, faisant semblant de fustiger le larron, mais s’abstenant de le frapper, comme c’était l’usage “attendut que le layro era malaute”.
Un autre homme, séduit sans doute par les belles miniatures du livre des épîtres qu’on chantait à la messe, s’en empara. La justice, s’étant à son tour emparée du voleur, le fit mettre aux ceps tout le dimanche, tenant dans ses mains le livre volé. Elle ordonna de plus que le lendemain, jour de foire, il soit promené par la ville, portant le même livre attaché sur la poitrine et qu’ensuite il serait banni pour un an de la juridiction de la cour royale de Millau. Dans ce cas présent, le juge fit grâce à ce voleur de la fustigation jusqu’au sang, à laquelle les consuls et les conseillers l’avaient condamné » (Recherches historiques sur la ville de Millau au Moyen Age, 1888).

Quelques mots pour terminer sur le bourreau : En 1660, outre 60 livres de gages, et « un habit et livrée de cadis de Rodez, colleur bleue, avec les armoiries du Roy et de la ville, colleur jaune, de trois en trois ans, tout complet, comme est chapeau, pourpoint, haut de chausse, bas, soliers et casaque… », il recevait un salaire spécial pour chaque exécution qu’il faisait : pour l’exposition au pilori, 12 sols ; question et pendaison, 7 livres 10 sols ; pour administrer le fouet, 3 livres 10 sols, exécution de plusieurs condamnés, 12 livres 10 sols ; mise au carcan, 2 livres 10 sols, etc. (Archives de Millau, CC 35).

Marc Parguel