Le Beffroi de Millau, ensemble architectural qui sert d’emblème à notre ville depuis des siècles, a une histoire qui parait bien floue pour bon nombre de Millavois. Nous n’évoquerons pas ici l’architecture en détail, ni même l’historique qui a été par ailleurs fort bien décrit par Pierre Edmond Vivier dans « Le Beffroi de Millau, ce méconnu » (UPSR, annale tome IV, 1987-1988).

Nous dirons seulement en résumé, que notre Beffroi est constitué de deux tours bien distinctes : la Tour carrée du XIe –XIIe siècle qui mesure 21 mètres et la tour octogonale du XVIIe siècle qui est de même hauteur, ce qui porte la hauteur totale du Beffroi à 42 mètres. Au XVIIe siècle, il s’élevait à 52 mètres. Il faut gravir 210 marches pour atteindre son sommet et admirer ainsi le plus beau panorama de Millau.

Le 28 juillet 1811, vers 11h du matin, l’orage gronde et la foudre frappe la flèche qui coiffe le Beffroi. Peu après, des flammes apparaissent au sommet de la tour. La lourde cloche communale se décroche, entraînant dans sa chute la voûte du deuxième étage… Planches et chevrons se dispersent de la flèche et s’abattent sur les toits des maisons voisines… Dès le mois d’août, élus municipaux et représentants de l’Etat envisagent de reconstruire les parties détruites, mais les travaux avancent très lentement… Le Beffroi subira des modifications : plus de flèche sur son toit mais une tourelle avec un escalier à vis permettant d’accéder au sommet. Durant l’été 1813, la municipalité s’occupe de faire réparer l’horloge et refondre la cloche. A cette époque, le Beffroi servait de prison, et ce jusqu’en 1825, c’était le concierge-geôlier Durosoy qui était chargé de sonner la cloche. Après le transfert des prisons, ce fut Jean Lubac qui fut nommé en 1825 et le Beffroi lui servit de domicile.

Le 31 mai 1873, un nouveau bourdon communal fut placé. Fondu par la maison Triadou de Rodez, il pèse 1688 kg et fut béni par l’abbé Rouquette, notre historien millavois, qui, au souvenir des désastres de la guerre de 1870-1871, lui donna le nom d’« Espérance ». C’est à ce jour la plus grosse cloche répertoriée de la Maison Triadou.

Un article paru dans le journal « Le Millavois » repris dans la revue religieuse de Rodez nous rend compte de cet évènement : « Samedi dernier, veille de la Pentecôte, a eu lieu la bénédiction solennelle au Beffroi de Millau. Cette cloche qui pèse trente-cinq quintaux, a été fondue à Rodez par M. Triadou. On l’avait montée d’avance au sommet de la tour communale dont la hauteur est de quarante mètres. M. Monestier, maire de Millau, et un grand nombre de conseillers municipaux, escortés par la fanfare et la compagnie des sapeurs-pompiers, se sont rendus à l’église Notre Dame où tout le clergé de la ville se trouvait réuni. La procession est sortie à dix heures. Elle a défilé solennellement entre deux haies de personnes joyeuses de contempler cette pompe inaccoutumée. Les pieux chants des prêtres, les gais accents de la fanfare, les sons graves des tambours et des clairons animaient la marche de la procession et lui donnaient un caractère particulier de religion et de bonheur qui se reflétait sur tous les visages. Arrivés au pied de la tour, jeunes et vieux en ont gravi un à un le rude et étroit escalier. Quand tout le monde a été réuni autour de la cloche, on a procédé à sa bénédiction d’après les règles du rituel romain. La cérémonie finie, le prêtre délégué par l’autorité ecclésiastique pour faire cette bénédiction réservée à l’évêque, a adressé à l’assistance une allocution que l’abondance des matières ne nous permet pas de reproduire. Après ce discours qui a été chaleureusement applaudi, l’officiant, le maire, les conseillers municipaux et les ecclésiastiques ont fait sonner trois fois chacun la nouvelle cloche. Pendant qu’on descendait l’escalier de la tour, le bourdon, lancé a toute volée, a donné à la ville un échantillon de sa puissante voix, et nous devons ajouter qu’à ce moment solennel, toute notre population a manifesté un véritable bonheur. La procession s’est réformée au pied de la tour et est rentrée à Notre Dame en chantant le Magnificat. » (Millavois, repris dans la revue religieuse, 13 juin 1873)

De tout temps, le bourdon communal du Beffroi mêla sa grosse voix à la vie de la cité. Au XIXe siècle, il sonnait l’Angélus quotidien, qui servait de signal pour l’entrée et la sortie des ateliers. Il accompagnait les fêtes et réjouissances publiques, comme le 14 juillet, ou l’armistice de 1918. Il faisait encore entendre le tocsin, en cas d’incendie. En 1935, pour certains usages, on lui substitua une sirène, plantée dans le sommet de la tour. Pendant la guerre de 1939-45, elle sonna quelques alertes.

Publicité de la Maison Triadou, fondeur de la cloche, qui existe depuis 1610. Cette publicité date de 1871.

Si vous vous rendez dans les temps à venir au Beffroi, et que vous vous trouvez en face de cette cloche, délicatement protégée par les murs de la tour, peut-être en lisant les lignes gravées sur son métal, vous souviendrez vous de ces mots prononcés il y a 145 ans par l’abbé Rouquette : « O cloche bien aimée, puisses-tu annoncer bientôt l’heure de notre délivrance ! Puisses-tu surtout, et dans un avenir prochain, annoncer l’heureux succès de nos armes ! Comme gage de ce bonheur futur que tu es appelée à célébrer un jour, je te donne le doux nom d’Espérance ! ».

Marc Parguel